Josep Maria Cañellas – Photographie des Artistes

Le mystère des sœurs Martin

dim. 18 juin 2023 11h52

Ce billet s’inscrit dans une série consacrée au photographe Josep Maria Cañellas (1856-1902). J’y aborde des questions biographiques qui pourront paraître assez périphériques mais qu’il me semble nécessaire de traiter pour mieux cerner le personnage et son entourage et ainsi mieux appréhender les conditions de son travail de photographe.
D’autres billets ici-même proposent des réflexions plus directement centrées sur le photographe et ses photographies.

Les sœurs Martin sont, à mon sens, une des clefs nécessaires à l’interprétation de l’univers Cañellas.

Je parle d’univers pour englober à la fois la personne de Josep Maria Cañellas (JMC) et son travail photographique, mais aussi ce qu’on pourrait appeler le contexte environnant, ce que j’appelerai l’ambiance ou l’atmosphère de l’époque, dont évidemment Cañellas subit l’influence mais qu’il contribue aussi, je crois, dans une mesure qu’il convient d’apprécier, à façonner. Et à laquelle contribuent également, à leur façon, les sœurs Martin.

J’aurais pu tout aussi bien parler de « cas » ou d’« affaire » Cañellas, parce qu’il s’agit aussi, et cette fois de notre point de vue contemporain, d’une enquête — une sorte de cold case, si l’on veut, qui exige des mobiles et des protagonistes. En voici un premier aperçu qui permettra de planter le décor.

J’ignore à quel moment précis les sœurs Martin font leur entrée dans l’univers JMC. Mais j’accumule peu à peu des indices. Et ces indices, loin d’éclaircir le paysage, contribuent pour bon nombre d’entre eux à l’opacifier en introduisant des zones d’incertitude inattendues. D’où le mystère des sœurs Martin.

Quelques faits, peut-être, pour commencer.

Les sœurs Martin, c’est, tout d’abord — Jeanne. Née le 16 juin 1865 à Vichy (Allier), Jeanne Martin épouse Cañellas la veille de la Noël 1898 à la nouvelle mairie du Xe arrondissement. Elle a alors 33 ans ; lui en a presque 43. Elle est domiciliée au 178 Faubourg Saint-Martin (ce qui justifie le choix de la mairie) et réputée sans profession. Veuve sans enfant moins de quatre ans plus tard, elle se remariera en 1909. J’en perds la trace ensuite1.

Le 6 juin 1902, quelques jours avant sa mort, Cañellas signe au consulat d’Espagne à Paris un document donnant tout pouvoir à Jeanne Martin pour la gestion et l’administration de tous ses biens, personnels et commerciaux. C’était peut-être une façon de pallier l’absence de contrat de mariage entre eux deux.

Extrait du pouvoir donné à Jeanne Martin par Josep Maria Cañellas
Pouvoir donné à Jeanne Martin par Josep Maria Cañellas [extrait].
[Source : Archivo Histórico de Protocolos de Madrid, AHPM, T.41054, f.484r. -485v.]

Jeanne Martin est donc légataire du fonds de photographies de Cañellas et de la marque JMC. Pendant quelques années, on peut effectivement repérer ici ou là les traces d’une activité de valorisation des photographies de JMC — à vrai dire essentiellement sous la forme d’une diffusion par des tiers (notamment sous la forme de cartes postales et de chromos publicitaires glissés dans les paquets de cigarettes d’Algérie). Lors de son remariage, Jeanne se dira « photographe ».

Jeanne et Cañellas se sont sans doute rencontrés quelque temps avant de se marier. À quelle occasion ? Dans quelles circonstances ? On ne sait pas. Un élément factuel pourrait avoir joué un rôle dans cette rencontre : le déménagement du studio de photographie de Cañellas de la rue des Abbesses à l’avenue de Wagram. Si l’on se fie au Didot-Bottin, ce déménagement a dû se produire dans les derniers mois de 18972. Ce déménagement est-il la cause (ou la conséquence) de leur rencontre ou lui est-il totalement étranger ? À ce stade, impossible de répondre. Une autre hypothèse, bien dans la veine des lieux communs de l’époque, serait que Jeanne ait été un modèle recruté par Cañellas et dont il serait tombé amoureux. Et ici commencerait un véritable roman…

Toujours est-il que, à compter de 1898 au plus tard, les Martin sont installées dans l’entourage de Cañellas. Les Martin, et non pas seulement Jeanne Martin, l’épouse.

À leur mariage était présent (et consentant) Annet Martin, père de Jeanne. L’acte le présente comme herboriste, domicilié dans l’Oise, au Mont Saint-Adrien, non loin de Beauvais. Figure aussi, parmi les quatre témoins, un certain Jean Bénassy, fleuriste, domicilié au 7 rue Geoffroy-Marie. Jean Bénassy est le mari d’Alice Martin.

Alice est la seconde des sœurs Martin, née le 14 novembre 1869 à Puteaux (Seine). À son mariage avec Jean Bénassy, célébré le 11 juin 1895 à la mairie du Xe arrondissement, c’est elle qui est désignée comme fleuriste (lui comme employé) demeurant au 178 faubourg Saint-Martin (justifiant ici aussi le choix de la mairie). Alice mourra plus que centenaire, le 1er février 1971, à Montmorency (Val d’Oise)3.

Les témoins du mariage d’Alice me sont inconnus, mais on peut relever, c’est amusant, qu’ils sont tous quatre eux aussi domiciliés dans le faubourg Saint-Martin. L’un d’entre eux, Jean Collignon, l’est au 74, soit l’adresse même de la mairie (qui n’est pas encore la nouvelle mairie du mariage de Jeanne)4… Autre détail intéressant, le mariage d’Alice est l’occasion pour les époux de reconnaître officiellement et légitimer leurs deux filles : Jeanne née à Paris le 22 juillet 1893 et Georgette née également à Paris le 5 novembre 1894. Cañellas avait ainsi deux nièces côté Martin5.

L’adresse du 7, rue Geoffroy-Marie, à deux pas des Folies Bergère, est celle de la boutique de fleuriste que tiennent Alice Martin et Jean Bénassy. Ils y resteront fort longtemps, jusqu’en 1914 au moins, avant de déménager au 67 avenue Ledru-Rollin.

Mais le 7, rue Geoffroy-Marie, c’est aussi l’adresse de domicile que donnera, à son mariage, Victorine Martin.

Victorine est la troisième des sœurs Martin. Elle est née le 27 mars 1874 à Puteaux (Seine). Comme sa sœur Jeanne, elle se marie plutôt tardivement, en 1908, à la mairie du IXe arrondissement, avec Ricardo Planells, natif de Barcelone, artiste-peintre, domicilié, lui, au 180 du Faubourg Saint-Martin. Comme pour sa sœur Jeanne, je perds sa trace après 19096.

Manifestement, le mariage est la régularisation d’une relation entamée depuis plusieurs années : dans le faire-part de décès de Cañellas (1902), on note la mention de « Monsieur et Madame Flanells » [sic], présentés comme beau-frère et belle-sœur du défunt7. Entre ce statut marital anticipé et l’adresse citée au mariage officiel, on a un premier aperçu des approximations dans les informations que laisse derrière elle Victorine (je soupçonne que la mention, à leur mariage, de la rue Geoffroy-Marie était celle d’une adresse de complaisance et que les deux futurs mariés habitaient tous deux au faubourg Saint-Martin).

Une autre approximation tient à l’identité même de Victorine Martin, qui peut-être appréciait modérément son prénom : elle se faisait appeler Colombe. C’est le prénom qu’elle donne dans l’acte de décès de Cañellas. C’est également celui qu’elle donne dans l’acte du second mariage de sa sœur Jeanne : « Colombe Martin, femme Planells […] sœur de l’épouse ». On verra que ce prénom lui sert aussi dans ses activités professionnelles.

Signatures de Colombe-Victorine Martin et de Victorine Martin.
Comparaison des signatures de Colombe [Victorine ?] Martin (à gauche, 1902 et à droite, 1909) et de Victorine Martin (au centre, 1908).
Sous l’angle graphologique, les deux signatures de gauche et du centre me paraissent très proches. Celle de droite paraît un peu plus éloignée ; peut-être faut-il l’imputer à une certaine précipitation ?

Voilà donc les trois sœurs Martin, dont les parcours vont s’entremêler à celui de Cañellas.

Pendant longtemps, j’ai en effet cru qu’elles étaient trois.

Mais, telles les mousquetaires, elles étaient quatre.

Comme évoqué en note (5 & 7) ci-dessus, il y a donc une quatrième sœur Martin : Françoise. Je ne l’ai découverte que tardivement en mettant la main sur l’acte de mariage du père, Annet Martin, avec Marie Guérignon, qui eut lieu le 6 octobre 1863 à Vichy (Allier)8, et où on lit ceci : « […] déclarons au nom de la loi que Annet Martin et Marie Guérignon sont unis par le mariage. Et aussitôt les dits époux ont déclaré qu’il est né d’eux un enfant inscrit sur les registres des naissances de cette commune à la date du vingt un août dernier sous les nom et prénom de Martin Françoise, lequel ils reconnaissent pour leur enfant. »

L’enfant ainsi légitimée s’appelle donc Françoise Martin. Elle est née le 21 août 1863 à Vichy (Allier), rue de la Laure. Son acte de naissance est à peu près le seul élément tangible la concernant que j’ai identifié à ce jour9. Si l’on en croit le faire-part de décès de Cañellas (voir ci-dessus, note 7), en 1902, Françoise n’était pas (ou plus) mariée.

Françoise est l’aînée des quatre sœurs. Deux mentions dans des actes officiels la décrivent comme sage-femme, demeurant 178 (ou 180) faubourg Saint-Martin. Comme sa sœur Victorine-Colombe, elle semble avoir voulu imposer un prénom d’usage différent de son prénom officiel. Étonnamment, ce sera… Alice. C’est par exemple le prénom mentionné dans l’acte de naissance de sa nièce Georgette (fille d’Alice Martin-Bénassy, voir note 5 : « Alice Martin, âgée de vingt-neuf ans, sage-femme, au domicile de laquelle [rue du faubourg Saint-Martin 178] l’accouchement a eu lieu »), alors qu’elle est bien prénommée Françoise dans l’acte de mariage de Victorine (« Françoise Martin, quarante-quatre ans, sage-femme, rue du faubourg Saint-Martin 180, sœur de l’épouse »).

En se reportant à nouveau au Didot-Bottin, on y trouve bien, sur la période 1894-1903, une « Martin (Mme A.), sage-femme », au 178 rue du Faubourg Saint-Martin. À compter de 1904, le Didot-Bottin ne signale plus de sage-femme à cette adresse mais enregistre une « Martin (Mme), herboriste », au 180 rue du Faubourg Saint-Martin10.

Si l’on entérine l’équivalence Françoise-Alice, alors elle permet de réinterpréter les noms côté Martin dans le faire-part de décès de Cañellas évoqué plus haut. L’apparente redondance Alice Martin / madame Bénassy serait une fausse piste et s’expliquerait par l’utilisation du prénom d’usage Alice en lieu et place du prénom officiel Françoise. On rétablirait ainsi l’ordre protocolaire attendu, de l’aînée à la benjamine : « De la part […] de Monsieur et Madame MARTIN [Annet Martin et son épouse], ses beau-père et belle-mère, de Madame Alice MARTIN [Françoise], sa belle-sœur, de Monsieur et Madame BENASSY [Alice], de Monsieur et Madame FLANELLS [Victorine], ses beaux-frères et belles-sœurs […]. »

Ces variations sur les prénoms, de même que les variations sur le numéro d’immeuble du faubourg Saint-Martin (178 ou 180), m’ont passablement déboussolé et laissent encore subsister un léger doute sur la solidité d’ensemble de l’analyse déployée ici. Mais c’est tout autant une manifestation de cette fameuse atmosphère que j’évoquais en introduction : les Martin ne se laissent pas circonscrire aisément. Il y avait peut-être de bonnes raisons à cela.

Les quatre sœurs Martin, outre leur parenté, ont pour point commun d’avoir vécu ou élu domicile à un moment de leur vie au faubourg Saint-Martin, aux numéros 178-180 — on n’aura pas manqué de relever dans le nom de la voie le clin d’œil au patronyme familial. Pour expliquer l’utilisation apparemment indifférente de l’un ou l’autre des deux numéros dans les différents actes d’état-civil, j’ai pensé qu’il s’agissait d’immeubles jumeaux ou jumulés, communiquant par la ou les cours peut-être ; on peut aussi envisager une alternance entre l’adresse du domicile familial (au 178) et celle d’une boutique ou d’un commerce sur rue (au 180) où travaillait l’un ou l’autre membre de la famille, par exemple l’herboristerie. Du reste, dans le Didot-Bottin de 1891, l’entreprise Bavard et Pasteur, fabr. spéciale de timbres et numéroteurs, est répertoriée aux numéros « 178 et 180 », à côté d’autres inscrits à l’un ou l’autre des deux numéros.

Ces immeubles n’existent plus, victimes des bouleversements du quartier dus aux travaux pharaoniques d’agrandissement de la gare de l’Est (1924-1931) qui ont vu tout un tronçon du faubourg être déplacé plus à l’est de son tracé d’origine, avec démolition de tous les immeubles de part et d’autre de la voie11. Le quartier ne s’en est jamais remis et fait aujourd’hui encore peine à voir. À la hauteur de la gare, le changement de tracé a déplacé la rue du faubourg de 65 mètres (d’où l’improbable chicane lorsqu’on arrive de la mairie du Xe) et celle-ci ne retrouve son tracé initial qu’à la hauteur du № 186. L’emplacement des actuels numéros 178 et 180 n’est pas celui des bâtiments qu’ont connus les Martin : la rue du Terrage par exemple a été amputée côté pair des deux derniers numéros (26 et 28). L’angle qu’elle formait alors avec le 178 du faubourg devait se situer à peu près à la hauteur de l’actuel trottoir côté numéros impairs, comme on peut l’illustrer à l’aide des deux simulations suivantes :

Ancien et nouveau tracés du faubourg Saint-Martin, à la hauteur de la rue du Terrage
Ancien et nouveau tracés du faubourg Saint-Martin, à la hauteur de la rue du Terrage (anc. rue du Grand Saint-Michel). L’immeuble des Martin se situait en plein sur la chaussée de la rue d’aujourd’hui. [Source : Nomenclature des voies parisiennes, version adaptée par mes soins. Le fond de carte provient du plan de classement des voies de Paris de 1863.]
Ancien et nouveau tracés du faubourg Saint-Martin, à la hauteur de la rue du Terrage
Ancien et nouveau tracés du faubourg Saint-Martin, à la hauteur de la rue du Terrage. Le tracé orange est celui de la parcelle cadastrale sur laquelle sont édifiés les immeubles des № 178 et 180. Le rectangle grisé figure approximativement le tracé de la rue du faubourg Saint-Martin d’aujourd’hui. [Source : Archives de Paris, plans parcellaires, 40e quartier, Hôpital Saint-Louis, feuille 46. Version adaptée par mes soins.]

Je n’ai pas trouvé de vue de l’immeuble depuis la rue. Et je ne connais pas non plus de photographies de Cañellas prises dans les environs immédiats. La carte postale ci-dessous est une vue des immeubles voisins, prise depuis le croisement avec la rue du Terrage en direction de la mairie, donnant une idée du type d’habitation qui devait être celui des Martin et, là encore, de l’atmosphère du quartier :

Vue du faubourg Saint-Martin, sous la rue du Terrage
Vue du faubourg Saint-Martin (ancien tracé). L’immeuble le plus à gauche est le № 176, qui fait l’angle avec la rue du Terrage (hors champ), suivi du 174 (« Belhomme, tailleur ») puis du 172 dont le porche donnait accès à ce qui est aujourd’hui l’impasse Boutron. [Source CPArama]

La plaquette de la Compagnie des chemins de fer de l’Est évoquée en note ci-dessus donne (p. 24) une intéressante vue « à vol d’oiseau » de la gare, prise en 1925, et sur laquelle on peut discerner (malaisément) les immeubles du faubourg, dont ceux qui nous intéressent ici.

Vue aérienne des abords de la gare de l’Est (1925)
Détail d’une vue aérienne des abords de la gare de l’Est (1925). [Source La gare de l’Est / Compagnie des chemins de fer de l’Est (Gallica).]
La rue du faubourg Saint-Martin suit encore son tracé d’origine. En grisé, le tracé approximatif de la rue après son déplacement. Sauf méprise de ma part, le bloc d’immeubles délimité en orange correspond à ceux des № 178 et 180 ; c’était, semble-t-il, un groupe d’immeubles assez élevés ; les relevés de permis de construire évoquent, pour le 178, une « construction » en juillet 1891 et, pour le 180, des travaux commencés pour un « bâtiment de rapport » (1892).

On peut penser que les Martin s’installent à cette adresse dès la fin des travaux (1892 ?). Ils ou elles y sont vraisemblablement locataires. Il faudrait aller explorer. Annet, le père a alors 50 ans, Françoise 29 ans, Jeanne 28 ans, Alice 23 ans et Victorine 18 ans. J’ignore si Marie Guérignon, leur mère, était encore en vie. Vivaient-ils tous en permanence à cette adresse ?

Françoise semble y avoir exercé sa profession de sage-femme dès 1893, peut-être même avant ; et si l’on admet que la « Martin (Mme), herboriste » de Didot-Bottin est bien Françoise, elle sera restée fidèle à cette adresse jusqu’en 1925 au moins (elle avait alors 62 ou 63 ans). La démolition de l’immeuble, qui doit intervenir à compter de cette date, est bien entendu également une explication à son départ des lieux et à la fin des inscriptions dans le Didot-Bottin à cette adresse.

Alice s’occupait de sa boutique de fleurs, rue Geoffroy-Marie, au plus tard à partir de 1895 et jusqu’en 1914 puis avenue Ledru-Rollin ensuite, et au moins jusqu’en 1926. En 1893, elle et son mari déclarent pour domicile le 59, boulevard Ménilmontant ; en 1894, le 12, rue Germain-Pilon12. Si même elle y a jamais habité, il est vraisemblable qu’Alice ne soit pas demeurée au 178 faubourg Saint-Martin très-longtemps, s’étant mise assez rapidement en ménage avec le sieur Bénassy. À son mariage (1895), elle déclare pourtant habiter au 178 du faubourg, preuve certaine d’un attachement aux lieux.

Cette adresse n’est jamais mentionnée explicitement dans les actes d’état-civil relatifs à Victorine-Colombe. En 1892, Victorine est encore assez jeune et on peut imaginer qu’elle soit restée au moins quelque temps auprès de sa grande sœur Françoise (mais c’est peut-être raisonner de façon un peu trop anachronique et méjuger l’autonomie de la jeune femme). On notera que, à son mariage (1908), son futur mari, Ricardo Planells, donne pour domicile le 180 faubourg Saint-Martin (comme le témoin Françoise Martin, du reste…) alors que, pour sa part, Victorine mentionne le… 7, rue Geoffroy-Marie, soit la boutique de fleurs d’Alice13.

Le 178 faubourg Saint-Martin, enfin, est l’adresse du domicile de Jeanne indiquée lors de son mariage avec Cañellas, fin 1898. Elle s’installe ensuite au 35 avenue de Wagram avec son mari. À son remariage (1909), elle donne pour domicile le 30 rue Lemercier — comme le fait son nouvel époux — et comme le fait sa sœur-témoin Victorine-Colombe.

Annet Martin, le père, finit ses jours près de Beauvais, dans la petite commune du Mont Saint-Adrien. Il semble y avoir habité au moins depuis le mariage d’Alice (1895) : dans tous les actes où il apparaît, il donne pour domicile le Mont Saint-Adrien (ou Beauvais). On peut se demander s’il a même habité le faubourg Saint-Martin. Si tel n’était pas le cas, ce domicile aurait été celui des seules sœurs Martin : Françoise au moins jusqu’en 1925, Jeanne jusqu’en 1898 au plus tard, Alice jusqu’en 1895 au plus tard et Victorine pendant une période indéterminée.

Voilà pour le côté officiel. Du moins, ce que j’ai pu en observer jusqu’ici à partir des documents à ma disposition. Mais on a vu que l’adresse du faubourg Saint-Martin a pu servir à d’autres fins que le seul hébergement de l’une ou l’autre des sœurs Martin. Elle a joué le rôle d’une sorte de base arrière ou de repli. Voire d’une couverture.

On a déjà relevé l’activité professionnelle de Françoise-Alice, sage-femme jusqu’en 1903 (au № 178), herboriste ensuite (au № 180 — elle reprend peut-être la boutique d’herboristerie tenue précédemment au même endroit par Mme Bernet, qui cesse ses activités cette même année 1903).

Elle n’est pas la seule professionnelle répertoriée dans le Didot-Bottin. On y relève des médecins, des graveurs sur métaux, des menuisiers et une succursale de la Société anonyme de chaussures « Incroyable »… De 1897 à 1907, le № 178 accueillit une autre succursale, celle de la compagnie belge Gevaert, papiers photographiques, fondée à Anvers en 1894. Cañellas, s’il fréquentait cette adresse, aurait pu s’y fournir, peut-être même à des conditions avantageuses…

Papier Ronix 9 x 12 cm (Gevaert)
Boîte de Papier Ronix 9 x 12 cm (Gevaert). [Source Collection G. Even.]
Précision : le papier Ronix ne sera commercialisé qu’à compter de 1904.

Et puis, il faut aussi s’intéresser à Ricardo Planells, l’artiste-peintre qui épouse Victorine-Colombe (en présence du témoin Jeanne Planells — sans doute sa sœur aînée14) en donnant pour domicile toujours cette même adresse du faubourg Saint-Martin. Il est natif de Barcelone (1867) et vit à Paris au moins depuis 1893. Il fait partie de ce groupe de peintres catalans et espagnols très actif à Paris des années 1880 jusqu’à la guerre de 1914 et que Cañellas a cotoyé de façon régulière. Santiago Rusiñol, l’un des grands noms de cette communauté, fera un portrait de Planells :

Portrait du peintre Ricardo Planells par Santiago Rusiñol i Parts, Paris, 1893
Portrait du peintre Ricardo Planells par Santiago Rusiñol i Parts, Paris, 1893. [Source Museu del Cau Ferrat, Sitges.]

Planells expose à de nombreuses reprises, dans divers salons, en compagnie de ses pairs15. Il est très-vraisemblable qu’il ait connu Cañellas lors de rencontres organisées par la communauté, par exemple via les réunions régulières du monde artistique catalan et hispanique au Gran Hotel Central, ouvert par Josep Rubaudonadeu rue Lafayette. Il aura pu alors, via Cañellas et Jeanne, rencontrer Victorine-Colombe (qui semble avoir habité aux côtés de sa sœur au 35, avenue de Wagram), amorcer une relation et la parachever par un mariage en mairie.

Au vu des liens établis par l’intermédiaire de leurs épouses respectives, Planells a-t-il eu l’occasion de travailler pour Cañellas et lui réaliser par exemple l’une ou l’autre des nombreuses toiles de décor utilisées comme arrière-plan de ses photographies ? Utilisait-il le 180 du faubourg Saint-Martin comme atelier ?

Parmi les adresses connues de Planells, on peut en relever deux qui me semblent significatives.

En 1902, l’année de la mort de Cañellas, il habite au 10 de la rue Saint-Ferdinand, à proximité immédiate du studio de photographie de l’avenue de Wagram (la messe d’enterrement de Cañellas aura lieu en l’église Saint-Ferdinand justement). Il n’avait pas grand chemin à faire pour rejoindre Victorine-Colombe (ou inversement) ni pour rencontrer Cañellas.

Et en 1906, il est domicilié au 15 rue Véron, à Montmartre.

Or, le 15 rue Véron, c’est l’adresse que donne pour domicile en 1908 la jeune Pauline Dufays, l’un des témoins du mariage de Planells et de Victorine-Colombe. On peut donc raisonnablement supposer que ce témoin, en effet nettement plus jeune que les mariés, faisait partie de leur cercle proche dès 1906, et peut-être même avant.

Car le 15 rue Véron, c’est aussi l’adresse mentionnée dans l’étonnante annonce parue dans Le Journal daté du 15 avril 1905 :

Annonce parue dans l’édition du 15 avril 1905 du Journal
« Canellas, 15, r[ue] Véron, d[emande] modèles j[eu]nes filles et enfants »
Annonce parue dans l’édition du 15 avril 1905 du Journal. [Source Gallica.]
Pour l’anecdote, on trouve dans la même édition, quelques lignes plus haut, une annonce du même acabit :
« On dem. jnes et jol. fem.pr poses d’ensemb. Journal Le Nu Artistique, 28, rue du Mont-Thabor. »
« Pose d’ensemble » signifie pose en nu intégral. La revue Le Nu Artistique publiera, sans les attribuer, un grand nombre de photographies de nu de Cañellas (voir les exemples dans la base PhotographieDesArtistes).

L’étonnant, c’est bien entendu la mention du nom de Cañellas alors que celui-ci est décédé depuis bientôt trois ans. Ce nom était-il (encore) suffisamment connu et évocateur pour caractériser la finalité de cette succincte annonce ? Ce nom excerçait-il un pouvoir d’attraction auprès des postulantes16 ? Permettait-il (encore) par lui-même de garantir une certaine honorabilité au travail demandé aux modèles ? On touche du doigt ici un des aspects les plus intéressants, je crois, du personnage Cañellas : sa réputation, je veux dire sa réputation d’alors. Et il me semble que les sœurs Martin ont activement contribué à la façonner.

On se souvient que sa veuve, Jeanne Martin, était titulaire des droits d’exploitation du fonds Cañellas et de la marque J.M.C. ; ce pourrait être l’explication de cette mention du nom dans l’annonce — en supposant que Jeanne en ait été la rédactrice.

Mais l’étonnant, c’est aussi cette adresse de la rue Véron — par ailleurs située à mi-chemin des deux anciens studios de photographie (boulevard de Clichy et rue des Abbesses) et non loin de l’impasse André-Gill où est installé en ces années-là l’exploitant officiel de la marque J.M.C. Cet exploitant est non pas Jeanne Martin mais sa petite sœur Victorine-Colombe, laquelle fait paraître dans le Didot-Bottin des années 1903 et 1904 des annonces où elle reprend mot pour mot les accroches de feu son beau-frère17.

Annonces parues dans le Didot-Bottin
Annonces parues dans le Didot-Bottin. À gauche, Cañellas (1901) ; à droite, Martin-Col (1903) [Source Gallica.]
L’erreur sur l’orthographe du nom de la rue André-Gill sera répétée en 1904.

C’est bien Victorine-Colombe, plus que Jeanne (ou peut-être au nom de Jeanne), qui semble avoir pris en main l’exploitation de la notoriété de Cañellas, sous l’identité Martin-Col (C.). C’est, selon toute vraisemblance, cette même Victorine-Colombe qui fait paraître, au dos de la revue Le Nu Artistique évoquée ci-dessus, des annonces explicites à destination du public de la dite revue, cette fois sans référence à Cañellas ni à la marque J.M.C. et en signant simplement Col :

Annonce parue dans la revue Le Nu Artistique
« Deux albums de vingt petites photographies (9 × 12 ?) pour 2 francs ; six albums pour 4 francs. »
S’adresser chez « Col » rue André-Gill (avec la bonne orthographe).
Annonce parue dans la revue Le Nu Artistique (15 juin 1904) [Source Gallica.]
La même annonce sera répétée dans d’autres numéros de la revue. Il y a tout lieu de penser qu’il s’agissait d’un revoi d’ascenseur de la part de l’éditeur de la revue dont le contenu était alimenté par les photographies de Cañellas. En l’espèce, dans ce numéro du 15 juin 1904, toutes les photographies me semblent attribuables à Cañellas (voir les précisions et recoupements mentionnés dans la base Photographie des Artistes).

Bref, j’aurais tendance à croire que c’est l’entreprenante Victorine-Colombe (elle a alors 30 ans) plutôt que Jeanne qui fait paraître l’annonce de demande de modèles dans Le Journal en avril 1905. Elle utilise l’adresse de la rue Véron qui est celle de sa jeune amie Pauline Dufays (21 ans), futur témoin à son mariage. Peut-être la rue Véron apparaissait-elle plus propice au recrutement de modèles que l’impasse André-Gill ? Ou peut-être s’agissait-il de préserver un certain standing à cette impasse, voie nouvelle et plutôt chic de la butte Montmartre ?

Entreprenante Victorine-Colombe, et qui n’avait sans doute pas froid aux yeux.

Car, après tout, il s’agit bien ici d’alimenter le commerce des photographies de nu, ces fameuses « études académiques d’après nature » dont la collection — « seule grande collection », claironnaient les réclames — avait fait la réputation de Cañellas. À travers la promotion de ces collections, Jeanne ou Victorine, ou les deux, valorisent le fonds — plus de 4000 clichés, annonçait Cañellas —, font affaire avec des distributeurs ou des éditeurs de revue comme Vignola.

Mais il me semble qu’elles font plus. En se disant l’une et l’autre photographes (c’est l’activité dont se prévaut Jeanne à son remariage en 1909), en cherchant de nouveaux modèles, elles visent manifestement à produire de nouveaux clichés, soit de leur propre chef, soit en répondant à des commandes. Ce faisant, elles poursuivent certes l’entreprise de feu leur mari et beau-frère, ou du moins tentent de le faire, mais peut-être lui donnent-elles un tour plus spécialisé, ancré dans la production systématique de séries de nus, et peut-être le font-elles sur des créneaux et des niches plus particulières et à destination d’un public lui aussi plus particulier18. Pauline Dufays n’est peut-être pas exactement ou pas seulement une amie de Victorine ; peut-être lui sert-elle de modèle justement ; ou de rabatteuse qui, au vu de son âge, pouvait plus facilement lui présenter les jeunes filles ou les jeunes femmes escomptées pour des travaux de commande. Entreprise sans doute lucrative, mais non sans dangers19. Mais je m’avance une fois encore peut-être un peu loin et toutes ces hypothèses fragiles demandent une confirmation que je suis loin de pouvoir apporter.

Les sœurs Martin n’ont-elles fait que surfer sur une vague initiée par Cañellas — les danseuses du Moulin Rouge de ses débuts — ou ont-elles sciemment orienté son activité vers cette spécialisation dans la photographie de nu, académique peut-être, leste plus sûrement, voire même parfois cynique20 ? Une fois installé avenue de Wagram, il ne semble plus avoir produit autre chose que des photographies de nu et des saynètes érotiques. Et si, comme je le pense, c’est sous l’influence des sœurs Martin qu’il se spécialise ainsi, qu’est-ce qui pouvait les motiver, elles ? Était-ce par jeu ? par conviction ? par intérêt ?

J’en suis là aujourd’hui de mes interrogations sur ces femmes à bien des égards étonnantes. Si Françoise-Alice et Alice me paraissent moins directement impliquées dans les interactions avec Cañellas, je décèle chez Jeanne et Victorine-Colombe, et surtout chez Colombe, une claire envie de prendre le contrôle des activités des éditions J.M.C. Soit par esprit de lucre, soit — hypothèse, simple hypothèse — comme outil complémentaire d’une activité plus occulte et peut-être moins avouable.

De fait, avec les Martin, s’agissait-il de simples figurantes dans le tourbillon de la Belle Époque, des jeunes femmes issues des faubourgs et cherchant à monter dans l’échelle sociale ? Ou furent-elles de véritables actrices, ambitieuses et sans scrupules, de cette grande comédie parisienne ? Furent-elles seulement des personnages de l’univers Cañellas en lui servant de modèles et d’appâts ? Ou ne devinrent-elles pas rapidement les directrices — artistiques et de conscience — de la maison J.M.C., prenant peu à peu l’ascendant sur le photographe des artistes ?

La réponse, s’il est possible d’apporter une réponse, se cache probablement quelque part entre ces deux extrêmes, évoluant comme a pu évoluer l’atmosphère de l’époque.

Et le mystère perdure.

Notes & références

⧫ L’illustration d’en-tête est une retouche d’un détail de la photographie JMC 258. Rien ne permet d’affirmer que les trois femmes en question soient les sœurs Martin. Rien ne l’interdit non plus — n’était qu’elles étaient quatre.

⧫ Je cite mais je ne reproduis pas ici les nombreux actes d’état-civil sur lesquels je me suis appuyé pour reconstruire le réseau Martin. Je tiens néanmoins à saluer le travail de numérisation des archives communales et départementales qui a été entrepris et rendu public dans des conditions d’exploitation tout à fait satisfaisantes (mais tout à fait hétérogènes par ailleurs). J’ai beaucoup sollicité les archives de Paris, bien sûr, mais également celles de l’Allier et de l’Oise, de la ville de Puteaux. Celles de Montmorency ne sont malheureusement pas numérisées — du moins ne sont-elles pas accessibles publiquement.

⧫ Et je salue bien évidemment une nouvelle fois cette manne d’informations qu’est la base numérique Gallica. Sans cette possibilité de feuilleter et refeuilleter à toute heure du jour et (surtout) de la nuit les diverses éditions du Didot-Bottin ou les comptes rendus d’audience du Tribunal correctionnel de la Seine et autres, il m’aurait été impossible de mener le travail d’enquête ci-dessus.

⧫ Pour mémoire, la base de données répertoriant les clichés parisiens connus de Cañellas, dite base Photographie des Artistes, est accessible librement ici : www.PhotographieDesArtistes.com.

1

Jeanne Martin – Sources :

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2

Sur ce déménagement de la rue des Abbesses à l’avenue de Wagram, l’édition de 1898 de l’annuaire-almanach Didot-Bottin (théoriquement arrêtée au 1er octobre 1897) propose une intéressante incohérence, en répertoriant Cañellas une fois au 35, avenue de Wagram (classement par noms, classement par professions, rubrique Photographes, classement par rues) et une seconde fois au 65, rue des Abbesses (classement par rues). On notera dans ces références la variation Cañellas / Canellas dans l’orthographe du nom. C’est possiblement l’indice d’un changement de coordonnées transmis tardivement à l’administration de l’annuaire (après le 1er octobre 1897 ?), qui l’aura répercuté de façon incomplète. Ce qui plaiderait en faveur d’un déménagement à la toute fin de 1897 ou au tout début de 1898.

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3

Alice Martin – Sources :

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4

L’actuelle mairie du Xe arrondissement de Paris est édifiée de 1892 à 1896 sur l’emplacement de la précédente et des immeubles adjacents. Je ne sais pas ce qui a pu tenir lieu de salle des mariages pour l’union d’Alice Martin et de Jean Bénassy en 1895 ; il s’agissait sans doute d’un local de substitution.
Suite à l’édification de cette nouvelle mairie, la renumérotation de la rue fait disparaître les numéros 74, 76 et 78 (Didot-Bottin donne l’utile précision suivante : « Ancien 74 voir rue Pierre-Bullet »). On peut alors s’interroger sur l’adresse donnée par le témoin Collignon — sur toutes les adresses mentionnées dans les actes d’état-civil, du reste : s’agit-il toujours forcément d’adresses de domicile ou pouvait-on faire usage d’adresses professionnelles ? Collignon aurait été ainsi employé de mairie. Un témoin de circonstance.
On trouve une illustration du bâtiment précédant l’actuel dans les collections de Carnavalet :

Ancienne mairie du X<sup>e</sup> arrondissement de Paris
Ancienne mairie du Xe arrondissement de Paris, dessin de Léon Leymonnerye [source Carnavalet].
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5

Concernant les deux nièces connues de Cañellas — les filles d’Alice Martin —, on peut relever plusieurs éléments remarquables :

  • Jeanne Alice Bénassy est déclarée et reconnue en mairie par son père (d’où le nom de famille Bénassy).
  • Mais Georgette Colombe Martin est déclarée de père non dénommé par la sage-femme ayant procédé à l’accouchement (d’où le nom de famille Martin).
  • Elles seront toutefois bien toutes deux reconnues et légitimées par le mariage de leurs parents en 1895.
  • La sage-femme ayant procédé à l’accouchement de Georgette s’appelle… Alice Martin ! Elle signe bien « A. Martin ». Cependant la signature est très-ressemblante (voir ci-dessous) à celle d’un témoin du mariage de Victorine Martin (en 1908) dénommé… Françoise Martin (qui signe « F. Martin »). Je reviens plus loin sur le cas Françoise Martin.
  • Jeanne et Georgette sont toutes deux nées au 178 du faubourg Saint-Martin, les domiciles des parents étant alors, respectivement, le 59 boulevard Ménilmontant et le 12 rue Germain-Pilon. On peut supposer que c’est la même sage-femme, Alice-Françoise qui a procédé aux deux accouchements. En effet, le Didot-Bottin répertorie bien une « Martin (Mme A.) », sage-femme, au 178 faubourg Saint-Martin, sur la période 1894-1903.
  • Elles ne sont pas citées dans le faire-part du décès de Cañellas, contrairement à son neveu Roger Pallarès, le fils de Richard. Est-ce une simple omission ? Était-ce dû à leur jeune âge (9 et 8 ans) ? Étaient-elles décédées ?
  • Le choix des prénoms pour chacune des filles me semble aussi assez parlant : comme on le verra, Jeanne, Alice ou Colombe sont les prénoms, officiels ou d’usage, de leurs tantes (Georgette pourrait être une référence côté Bénassy). Une consultation des registres de baptême, s’ils existent, pourrait apporter quelques précisions supplémentaires en citant les éventuels parrains et marraines.
Signatures d’Alice-Françoise Martin et de Françoise Martin.
Comparaison des signatures d’Alice [Françoise ?] Martin (à gauche, 1894) et de Françoise Martin (à droite, 1908).

Sur un tout autre plan, il n’est pas impossible que les deux nièces de Cañellas lui aient servi de modèles pour ses portraits d’enfants. Je pensais à des photographies de très-jeunes enfants comme JMC 2014. Mais, au-delà même, sur JMC 293, ne pourrait-on pas imaginer avoir affaire à Roger Pallarès et à l’une de ses cousines — avec leurs mères respectives qui plus est ? Hypothèses purement gratuites, je le concède.

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6

Victorine Martin – Sources :

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7

Le faire-part de décès de Cañellas est un document particulièrement précieux pour les noms qu’il liste. Quelques variations volontaires ou involontaires par rapport à l’état-civil m’ont cependant donné du fil à retordre.

Faire-part de décès de Josep Maria Cañellas
Faire-part de décès de Josep Maria Cañellas [source Geneanet].

Pour ce qui concerne les Martin, le faire-part dit ceci : « De la part […] de Monsieur et Madame MARTIN, ses beau-père et belle-mère, de Madame Alice MARTIN, sa belle-sœur, de Monsieur et Madame BENASSY, de Monsieur et Madame FLANELLS, ses beaux-frères et belles-sœurs […]. »

Les beau-père et belle-mère sont Annet Martin et sa seconde épouse Marie Barbet. Les Flanells sont en fait les Planells (erreur du copiste), soit Ricardo et Victorine. J’ai longtemps buté sans la résoudre sur la redondance entre Alice Martin et madame Bénassy en pensant qu’il s’agissait de deux personnes différentes et qu’il y avait ainsi non pas trois mais quatre sœurs Martin (Jeanne, Alice, madame Bénassy et madame Planells). Or, Alice Martin et madame Bénassy ne font qu’une : il y a donc bien trois et non pas quatre sœurs Martin et le faire-part est erroné.

Oui, mais non. Car il y a pour de bon quatre sœurs. Si Madame Bénassy se prénomme effectivement Alice, née Martin, la Alice Martin citée de manière isolée dans le faire-part est bien une personne différente, qui n’est autre que Françoise Martin, la sage-femme ayant accouché les filles d’Alice Martin-Bénassy. Et qui s’identifiera sous son prénom officiel en tant que témoin du mariage de Victorine, six ans plus tard.

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8

Annet Martin – Sources :

Marie Guérignon – Sources :

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9

Françoise Martin – Source :

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10

Pour l’anecdote, Annet Martin, le père des sœurs, est également décrit comme herboriste dans les actes de mariage de ses filles Alice (1895) et Jeanne (1898) ainsi que dans son acte de décès (1910), mais il est réputé sans profession dans l’acte de mariage de sa fille Victorine (1908). Il devient herboriste sur le tard : il fut précédemment qualifié de terrassier à son mariage (1863), puis de carrier à la naissance de Jeanne (1865) et d’Alice (1869) et enfin de marchand de chiffons à la naissance de Victorine (1874). Cette reconversion est peut-être concomitante à son installation dans l’Oise.

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11

L’ensemble du projet de refonte de la gare de l’Est est présenté dans une plaquette éditée par le maître d’ouvrage à l’occasion de l’achèvement des travaux en 1931, qu’on peut consulter sur Gallica : La gare de l’Est / Compagnie des chemins de fer de l’Est, Dewambez (Paris), 1931.

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12

Selon les indications portées dans les actes de naissance de leurs deux filles. Coïncidence ou non, le 12 rue Germain Pilon est à proximité immédiate du studio de photographie qu’occupait Cañellas boulevard de Clichy / cité du Midi. Si Jeanne rendait visite à sa sœur Alice en ces années-là, elle pouvait croiser Cañellas.

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13

C’est ce qui lui permet d’élire la mairie du IXe arrondissement pour l’enregistrement dudit mariage. Y avait-il un enjeu à se marier à la mairie du IXe plutôt qu’à celle du Xe ?

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14

Pour l’anecdote encore — mais qu’est-ce qui n’est pas anecdote dans toute cette enquête ? —, on peut relever que Jeanne Planells est domiciliée au № 33 de la rue Fessart, soit juste derrière l’hôtel particulier de Jules Richard (c’est du reste la même parcelle cadastrale, était-ce une maison de gardien ?) et donc à deux pas du fameux atrium utilisé pour des séries de photographies érotiques dont Cañellas (et les sœurs Martin ?) avait sûrement connaissance. Voir par exemple le rapprochement identifié dans la base Photographie des Artistes à propos de JMC 5008.

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15

Je m’appuie ici sur les renseignements collectés dans la thèse de doctorat de Mireia Ferrer Álvarez : París y los pintores Valencianos (1880-1914), Universitat de València, Departemento de Historia del Arte, Servei de Publicacions, 2008 (676 p.). Thèse de doctorat présentée en novembre 2007 et disponible en ligne ici. On y trouve en particulier la liste des exposants aux divers salons de la période étudiée, avec quelques indications biographiques, dont les adresses postales (voir, p. ex. pp. 637, 638, 644, etc.). Il s’agit peut-être des adresses des ateliers des artistes ; mais peut-être tout autant celles de leurs domiciles. L’information est particulièrement précieuse.

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16

Le marché aux modèles semble avoir été assez florissant, au moins en termes de volume. Ce n’est pas le lieu ici d’en détailler les multiples modalités — même si Cañellas et les sœurs Martin en furent des protagonistes de premier plan. On soulignera simplement qu’il ne se résumait pas à une politique de la demande, mais qu’il présentait de nombreux exemples d’une démarche d’offre. Toujours dans le même numéro du 15 avril 1905 du Journal, on trouve par exemple les deux annonces suivantes :

Annonce parue dans l’édition du 15 avril 1905 du Journal Annonce parue dans l’édition du 15 avril 1905 du Journal
Annonces parues dans l’édition du 15 avril 1905 du Journal. [Source Gallica.]

Mais peut-être suis-je en train de surinterpréter des textes parfaitement candides ?

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17

Effectivement, mot pour mot. Du moins, pour la partie de l’annonce qu’elle conserve. Car elle élague : elle élimine toute autre indication que les « études académiques d’après nature » (les nus donc). Les paysages, les instantanés de rue dans Paris, le travail sur les couleurs, etc. sont balayés.

Ce que les Martin — Jeanne & Colombe — retiennent du travail de Cañellas et vont tenter de faire fructifier, c’est la seule photographie érotique. Sans doute sont-ce des perspectives économiques qui commandent ce recentrage. Mais peut-être était-ce aussi un choix délibéré, dans la continuité de l’influence qu’elles auront pu exercer sur Cañellas de son vivant. Dans le droit fil, peut-être, de ce qui avait pu être leur fond de commerce d’origine. (Mais je m’avance ici sans le moindre élément pour appuyer cette thèse.)

Je vois dans la publication de cette annonce par Colombe dans le Didot-Bottin des années 1903 et 1904 l’une des plus claires tentatives de refaçonner le travail et donc l’image de JMC pour l’inscrire dans le seul univers du nu, de l’érotisme et peut-être même plus, si affinités. Je dois dire que cette tentative a sans doute réussi puisque, aujourd’hui encore, c’est avant tout avec la réputation du photographe de nu qu’on se souvient de JMC.

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18

À cet égard, on peut se demander si toutes les photographies signées JMC avec un numéro ont bien toujours été prises par Cañellas (ou par Cañellas seul). Je m’arrêterai sur l’exemple particulier d’une stéréoscopie tirée de la série « à la cuisine » mettant en scène un livreur et une domestique (ici).

C’est à ce jour le seul exemple que je connaisse d’une photographie clairement attribuable à Cañellas (le même décor réapparaît dans toute la série concernée) et mettant en présence un homme et une femme. Ils sont ici tous deux habillés, mais il ne fait guère de doute qu’ils se déshabilleront (la jeune femme, en tout cas) quelques clichés plus tard. De telles séries, pouvant aisément verser dans la pornographie, sont fréquentes et communes à l’époque ; l’utilisation des communs (cuisine, buanderie) est un cliché rebattu des mœurs supposés de la domesticité.

Mais avons-nous affaire ici à une photographie de Josep Maria Cañellas ? Ne serait-ce pas plutôt une initiative de ses épouse et belle-sœur ? (Ou suis-je en train de noircir le tableau et d’échaffauder des hypothèses un peu trop fragiles ?)

Jusqu’ici, je n’ai pas trouvé trace des éventuelles réalisations de l’une ou l’autre des deux sœurs. Si ces dernières ont réalisé des photographies, il est fort probable qu’elles n’aient pas été signées de leurs noms et que les commandes n’aient pas donné lieu à des traces écrites trop compromettantes.

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19

Parmi les très-nombreux cas de condamnation de photographes par la justice pour « outrage aux mœurs » et « obscénité », on peut rappeler celui, contemporain de la période d’activité des sœurs Martin, de Richard Gennert, tenant boutique au 89 rue du faubourg Saint-Martin.

Inscription du photographe Richard Gennert dans l’édition de 1905 du Didot-Bottin
Inscription du photographe Richard Gennert dans l’édition de 1905 du Didot-Bottin. [Source Gallica.]

C’est essentiellement au bénéfice de sa nationalité étrangère que ce dernier parvient à faire casser, en avril 1905, un jugement de condamnation particulièrement lourd (un mois d’emprisonnement et 20 000 francs d’amende) sanctionnant l’envoi par la poste d’écrits et d’images obscènes. Voir le compte rendu d’audience du Tribunal correctionnel de la Seine du 10 décembre 1903 qui fait état des activités particulièrement répréhensibles du sieur Gennert.

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20

Je n’aborderai pas le point ici, mais je crois pouvoir déceler une gradation dans la mise en scène des femmes dénudées dans les compositions de Cañellas. Aux portraits des débuts, effectivement à coloration académique (par exemple dans cette série), succèdent des mises en scène plus aguicheuses, très-représentatives de l’esprit 1900 (par exemple les séries à la balancelle, la jeune femme à la coiffeuse, etc.), puis des galeries de portraits de femmes dont tout laisse à penser qu’il s’agissait de pensionnaires de maisons closes.

La démonstration doit être étayée, bien sûr, et l’attribution de toutes ces photographies à Cañellas doit être démontrée. J’ai fait valoir quelques arguments en ce sens dans les fiches associées aux photographies en question. Je me propose de les systématiser à l’occasion d’un prochain billet.

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Mots-clés

Josep Maria Cañellas, biographie, mariage, décès, succession, sœurs Martin, Jeanne Martin, Victorine-Colombe Martin.

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